на дне болота

Chronique de меж каменных плит, le premier album de Materic.

C’est une chronique un peu particulière aujourd’hui. D’abord parce qu’elle est tardive vu que le disque dont il est question est sorti le 22 décembre 2014. Malheureusement je n’ai découvert cette pépite en chapka qu’au cours de l’été 2015 mais mieux vaut tard que jamais, paraît-il. Trop récent pour être une « chronique rétro » et trop ancien pour parler de « nouvelle sortie ». Comme le groupe et sa musique, l’article a le cul entre deux chaises. Particulière également parce que je vais vous parler d’un groupe dont il est très peu probable que vous compreniez les paroles de prime abord, sauf si vous êtes russophone et avez la singularité de comprendre parfaitement les gens qui hurlent.

Materic-press-artwork-resizeEffectivement, aujourd’hui il s’agit de меж каменных плитEntre les dalles de béton»), l’acte de naissance discographique de Materic, jeune power trio venant de Petrozavodsk (au Nord-Ouest de la Russie) qui distille un screamo teinté de noise et de shoegaze comme on en fait plus. Comme a pu l’être Daïtro en son temps, les trois jeunes russes sont à la croisée des chemins depuis 2011, le point de convergence de plusieurs époques et plusieurs styles. Entre emo punk, noise rock et screamo. Certains parlent même de real screamo. Parce que comme les ridicules « trve » du black metal, le screamo a également ses puristes (souvent à barbes et à chemises de bûcheron. Ceux-là même qui écoutent du post-rock en cachette quand ils sont tristes). C’est aussi une façon de couper avec l’étiquette elle-même, qui est devenue un énorme fourre-tout sans grand intérêt, les ‘Ricains ayant une légère tendance à l’exagération en rangeant tout ce qui cri un peu dans le screamo, de Converge à Deafheaven

Ici il s’agit du côté plus DIY (Do it Yourself, en anglais dans le texte pour ceux du fond) de ce style, complètement imbibé de l’esprit indépendant des 90’s. Un brin avant-gardiste, profondément honnête dans sa démarche et quelque peu engagé dans des causes diverses, Materic se réclamant vegan par exemple.

D’ailleurs ce n’est pas un hasard si меж каменных плит, comme tout bon disque DIY qui se respecte, est sorti en numérique (être en galère c’est une chose mais il faut vivre avec son temps, quand même), sur cd mais également en format vinyle et même en cassette (histoire de retrouver ce petit plaisir de rembobiner une bande au stylo).

« Un bordel sonore maîtrisé »

L’aspect DIY de la musique de Materic est rapidement reconnaissable, tant dans les influences que dans la pratique. Le disque ayant été enregistré dans des conditions live. Non pas sur scène, en concert, mais tous les instruments à la fois avec peu de moyens technique, s’écartant ansi de la façon plus conventionnelle et onéreuse des enregistrements « studio » où tout est fait piste par piste, instrument après instrument. En terme de production, la part belle est faite au son très garage, typique de la noise, sans artifice à outrance ni arrangement pouvant biaiser la qualité de jeu des musiciens. Ce qui, pour autant, n’altère en rien la richesse de ce premier opus. Ça a même pour incidence de donner une couleur toute particulière à leur son, une teinte plus intime et chaleureuse, quelque chose de presque artisanale, limite brouillon parfois. Un bordel sonore en somme, constitué entre autres de larsens et de grain, mais un bordel volontaire et maîtrisé qui sert les compositions. Comme la beauté qui peut naître du chaos.

Il y a une profonde véracité des émotions et une urgence d’exécution saisissante qui frappe dès l’introduction du disque. Comme si l’auditeur se retrouvait catapulté directement dans le local de répét’ du groupe, dans l’œil du cyclone. On est donc bien loin du son aseptisé des studios à 300 balles la journée où tout doit « sonner gros », tout en gardant un calibre audible et une précision professionnelle. Il faut dire que c’est Will Killingsworth qui s’est occupé du mix et du master de ce меж каменных плит. L’homme n’étant autre qu’un des musiciens d’Orchid et Ampere, deux poids lourds Américains au panthéon du screamo international. On sent d’ailleurs que le jeune trio russe a bien poncé les discographies respectives des deux formations d’outre-atlantique.

Et toujours dans cet esprit DIY, de faire un maximum de choses soit-même, l’artwork a été réalisé par Timofey Lavin, le guitariste de la formation et accessoirement illustrateur et tatoueur dans la vie. Empli de mystère, d’obscurité ainsi que de poésie, cet artwork dépeint très bien la musique de Materic et l’univers de ce premier album. Rappelant techniquement le travail des peintres pointillistes ainsi que cette nouvelle scène du tatouage blackwork et dotwork, l’image bichrome qui illustre les sept pistes est, elle aussi, entre deux époques. Foncièrement sombre, elle porte en son sein une part de lumière qui crée la balance, comme l’espoir qu’on aperçoit quand rien ne va.

Materic-artwork

Quoi qu’il en soit, la formation est, en tous points, singulière. Au delà du style lui-même, Materic a fait le choix de chanter hurler dans sa langue maternelle ce qui rend le chant encore plus fort et vrai dans ses intentions mais également encore moins compréhensible sorti des frontières de l’ex-URSS. Cependant, Il n’est pas nécessaire de comprendre ce qu’il dit pour ressentir l’essence de ce qu’il écrit et c’est toute la beauté de la chose. Cela dit, pour ceux qui seraient intéressés par le fond du propos, le groupe a mis en ligne sur bandcamp l’intégralité du disque en écoute, ainsi que les lyrics et leur traduction en anglais.

Au delà de ses origines, le combo compte une femme en ses rangs, chose assez rare pour être notable. Natalie, la bassiste qui officie également comme seconde chanteuse.

crédit photo Vadim Aleksensky ©
crédit photo Vadim Aleksensky ©

Elle occupe une place prépondérante au sein de Materic en apportant un peu de féminité et de fragilité à l’identité déjà très personnelle de ce jeune groupe. Son chant au timbre atypique, bien que secondaire, est une véritable valeur ajoutée au combo et complète parfaitement une bien belle base de travail. son jeu de basse, puisque c’est ça dont il est question en premier lieu lorsqu’on parle de Natalie, est déjà mature, subtil et typique pour un rendu puissant et savamment teinté d’émotions. Elle fouille, cherche à faire plus que se cantonner à simplement suivre une ligne rythmique, à tel point que ses parties de basse sonnent presque comme une guitare rythmique parfois. D’ailleurs, la quatre cordes, bien mise en avant par l’absence d’une seconde guitare, contribue clairement à créer le cocon que peut être la musique du trio pour l’auditeur. Tantôt enivrante, tantôt oppressante mais profondément habitée.

La batterie n’est pas en reste non plus. Artem sublime les titres avec son jeu très en fond de temps sur les parties mélodiques et ses breaks hyper nerveux lorsque la guitare se veut sauvage. Batteur inventif, précis et talentueux, il est assez intelligent pour savoir quand rester silencieux pour que les morceaux respirent afin de laisser un instant de répit à l’auditeur. A n’en pas douter ce batteur est une valeur sûre et a un rôle plus qu’important chez Materic. Il est la colle qui sert de liant, la base solide qui fait que tout fonctionne parfaitement.

« Cette urgence pareil à de l’angoisse… »

Plus qu’une simple section rythmique, l’ensemble basse batterie est la véritable force « silencieuse » qui permet de ressentir cette urgence pareil à de l’angoisse qui rapproche le combo de l’emo pur et dur de la première heure (on est pas entrain de parler de The Used ou Finch là, hein), du powerviolence ou du hardcore mélodique. On retrouve d’ailleurs quelques clin d’œil ça et là, pas forcément conscients, comme sur золой où le chant en cœur des backing vocals, bien que discret et lointain, n’est pas sans rappeler la scène hardcore mélodique Américaine.

L’autre particularité de Materic réside dans cette habileté à occuper l’espace sonore. Bien qu’ils ne soient que trois, leur musique est si riche et fournie qu’on croirait écouter un quatuor ou un quintette parfois. Comme la rage du désespoir, les parties de guitare de Timofey sont délicatement agressives et franchement enragées, même lorsqu’il se veut plus nuancé dans son approche. Bien que son type de jeu s’apparente plus à de l’anti-guitare, loin de ce que proposent les guitar-hero et leurs habituelles branlettes de manche, ses parties sont clairement encrées dans le ressenti plus que dans la démonstration. La technique y est subtilement amenée comme on peut la trouver dans l’indie de façon générale, les structures clairement progressives à en flirter avec le post-rock d’un Shora et ses ambiances glacées ou Mogwaï les mélancoliques (если солома высохла, она загорится), voir le shoegaze ou même le Lo-Fi pour le côté épuré et minimaliste de certains titres.

« Mise en scène d’une beauté tragique »

Puis il y a cette ambiance très Seattle qui se dégage de l’ensemble du disque et qui lui confère ce caractère envoutant. On a beau être loin du grunge du début des 90’s, les larsens à foison et les petites imperfections de jeu qui rendent le disque vivant et honnête, rappellent vraiment cette énergie presque punk rock qui faisait l’intérêt du grunge en son temps. De la même manière que toute la scène rock et dérivés des 90’s, меж каменных плит c’est un peu la mise en scène d’une beauté tragique et prenant au cœur que tout le monde peut saisir, au delà des mots. Materic dépeint une quantité infinie d’images lourdes de sens. Parfois leur musique sonne comme la bande originale de la fin annoncée de l’innocence et d’une enfance perdu, comme un réveil brutal aux cris francs et massifs, presque primaires.

Malgré tout, aussi sombre puisse t-elle être, la musique du groupe est toujours habitée par la lumière, comme la promesse de jours meilleurs (на месте погибшего дерева вырастет лес). Leur musique est si forte d’émotion qu’elle en devient presque palpable parfois, comme si le son devenait matière, au désarroi tangible et honnête.

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Ils gueulent, à s’en arracher la gorge, nous rappelant d’autres grands noms comme Comadre, parce que parfois c’est tout ce qu’il nous reste pour exprimer ce qu’on a à dire. Ces voix criardes, parfaitement en harmonie avec ces guitares incisives, tranchantes et hurlantes, avec ces plans de batteries en syncope, avec la rondeur de la basse, participent à cette étrange sensation d’être enveloppé dans un linceul de peine et de désespoir qui entoure et accompagne l’auditeur sans le submerger pour autant.

Lorsqu’on écoute меж каменных плит, il est évident qu’on a à faire à un bel album; autant dans le contenu que dans le contenant. L’approche du trio est noble de par son honnêteté et sa sensibilité artistique, à n’en pas douter. On y retrouve, d’ailleurs, les intentions profondes d’un Saetia à ses débuts. Cependant, bien que la formation développe déjà une identité bien marquée, il est impossible de ne pas entendre la résonance de groupes cultes comme Envy, Funeral Diner ou encore Loma Prieta. Ce sont de magnifiques références et Materic a définitivement l’étoffe des grands mais il leur faut grandir encore un peu, prendre en maturité pour s’écarter de leurs influences et affiner les sketchs qu’ils ont commencé à griffonner avec assurance sur ce premier album. Leur musique est aussi précieuse que compliquée à digérer pour un néophyte. Cela dit, qui saura s’ouvrir assez pour s’immerger dans leur univers et s’y intéresser vraiment, trouvera très probablement en Materic un véritable outsider sur lequel il faudra compter à l’avenir. Vivement le prochain.

до свидания и спасибо

Liens connexes (labels et distro):
https://materic.bandcamp.com/releases
http://hiddenrainbows.ru/
http://amicables.net/
http://trvsrecords.nethouse.ru/
http://krapivakareliacasseteclub.bandcamp.com/

Adripix Écrit par :

Né à la fin des années 80 à Lyon. Musicien et rédacteur amateur installé à Nice, passionné par les arts de manière générale et particulièrement boulimique lorsqu'il s'agit de musique.

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