Balayer des basses

Chronique du nouvel EP de Kiasmos


Le charme de l’ancien allié à la puissance du moderne. C’est une façon certes réductrice mais plutôt parlante de résumer le leitmotiv de Kiasmos, duo techno expérimentale tout droit venu d’Islande pour vous faire shaker vos booty.

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crédit photo © Zosia Paśnik

D’un côté nous avons Olafur Arnalds, jeune compositeur Islandais multi instrumentiste brillant et producteur de génie, anciennement batteur dans différentes formations hardcore, acclamé par la critique depuis son premier disque en nom propre; probablement un des musiciens les plus talentueux de sa génération. C’est l’homme qui a redonné ses lettres de noblesses à la musique neo classique en mélangeant cordes, piano classiques et boucles électro avec classe et volupté. Pour les plus mainstream d’entre vous, c’est aussi celui qui a écrit la musique de Broad Church, le soap policier Anglais diffusé chez nous sur France 2.
De l’autre côté du ring, nous avons Janus Rasmussen, certes beaucoup plus discret mais pas moins doué pour autant. Ancien dj venant des îles Féroé et membre de Byrta, il est l’homme derrière les machines de Bloodgroup, autre formation nordique mélangeant musique organique et deep beat accompagnée d’une chanteuse pour le moins envoutante. C’est d’ailleurs grâce à ce projet là que les deux hommes feront connaissance, Arnalds étant l’ingénieur du son du combo pendant un temps.

Au delà de la musique les deux sont amis et animés par le même besoin de créer, le même besoin de jouer. Les deux forment donc Kiasmos depuis 2009 et la sortie de leur premier EP Thrown. Bien que le duo soit relativement jeune, Arnalds et Rasmussen composent et jouent ensemble depuis déjà longtemps, c’est d’ailleurs comme ça qu’ils sont devenu amis. En jouant simplement de la musique. Bien que l’un soit adèpte des séquenceurs et l’autres des touches noires et blanches d’un clavier de piano, la formule n’est pas si simple. Ce n’est pas juste un musicien classique accompagné d’un beatmaker, et c’est aussi là que réside toute la fraicheur et tout l’intérêt de leur formule. Chacun à son domaine de prédilection et ses spécialités mais les deux sont « interchangeables » dans leur processus créatif pour plus de complémentarité et d’efficacité.

De l’eau a déjà coulé sous les ponts depuis leur première sortie. Une signature chez Erased Tapes Records et un album plus tard, les deux amis reviennent en fin 2015 avec un nouveau brûlot: The Swept EP.


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La recette n’a rien perdu de sa superbe. Cette rencontre gracieusement improbable du velours des sièges d’une salle de concert et de la vibration des subwoofers d’un club fait décidément mouche. Toujours aussi dur à classer, la musique de Kiasmos se fiche pas mal des étiquettes et ça fait du bien. Sur une base techno minimal très ancrée dans le deep house, les deux acolytes arrivent à greffer avec un naturel implacable tout un background profondément organique qui donne une dimension intemporelle à un style de musique qui tourne pas mal en rond et sonne souvent vain.

« Kiasmos c’est la tangente à cette nouvelle scène électro… »

Sans chercher à faire du neuf avec du vieux ou être dans la course à l’esbroufe, Kiasmos c’est la tangente à cette nouvelle scène électro qui fleurit depuis quelques années en Europe. C’est aussi l’antithèse absolue par excellence de toute la scène dubstep, condescendante, foireuse et surfaite, où tout le monde fait la même chose (coucou Skrillex et tes basses à chier au mur). On a là, enfin, une musique résolument dansante en surface avec une âme en dedans. Les types réussissent là où tant d’autres faillissent: apporter du fond à la forme, ajouter une profondeur à la techno sans renier une seconde un bagage musical séculaire et en créant de vrais soundscapes intéressants sans avoir besoin de sampler un grand piano classique ou boucler un truc quelconque venant tout droit d’une BO des 60’s.

Dès l’ouverture de cet EP, la patte Kiasmos transpire et la mélodie magique d’Arnalds transporte. Une partie de piano simple mais efficace et habitée, typique de son travail en solo, qui évolue, progresse sûrement, sur laquelle viennent se greffer tous les éléments, électro ou pas d’ailleurs. On flirt avec des textures rappelant même le trip hop, notamment avec l’ensemble de cordes qui est une véritable valeur ajoutée à la mélancolie naturelle qui se dégage du titre et le groove puissant du beat qui assoie la rythmique. Parce que Kiasmos c’est aussi ça: le talent de faire groover la musique électronique avec finesse même quand les kicks tabassent. On est perpetuellement entre deux mondes et l’équilibre est subtil, fragile même, comme ces cordes, comme ces nappes, comme les ambiances qui collent à l’identité du groupe. La musique de Kiasmos invite à danser avec volupté sur des beats effrénés ou encore à headbanger sur des violons tranchants de véracité qui prennent au bide. 

Les types font parti de ces artistes qui ont ce petit truc en plus qui leur permet de ne sonner comme personne d’autre et d’avoir leur signature, leur marque de fabrique qu’on pourrait illustrer ici par l’utilisation intelligente d’éléments pour remplacer les « claps » entendus dix mille fois ça et là. Des claquements de doigts, des baguettes de batterie qu’on entrechoque, des rimeshots (ndlr: une des frappes propres à la batterie et notamment au jeu jazz ou reggae, lorsque la baguette tape le cerclage d’un fût sans toucher la peau ayant pour incidence de produire un son sec et métallique typique), autant de trucs un peu abscons qu’on entend pas forcément dès la première écoute mais qui participent clairement au son du duo et va de paire avec cette utilisation toujours bien pensée du contre temps pour complexifié la base des titres et ajouter ce petit grain de folie à leur signature rythmique.

D’ailleurs, les claps parlons-en. Il est rare de ne pas saigner des oreilles quand on en entend. Kitch au possible, un brin putassier et clairement has-been; chez kiasmos, ils sont parfois inévitables mais gérés avec ingéniosité pour que ça serve l’essence même de leur musique comme c’est le cas sur le titre Swept. Bien amenés, bien mixés et surtout justifiables.

  

« Se mettre parfois en danger »

Ce que l’on peut dire de ce disque, au regard de leur précédentes réalisations est qu’il ont clairement renforcer leur facette électro quitte à se mettre parfois un peu en danger en composant de la grosse basse (Gaunt), allant même jusqu’a flirter avec le côté le plus martial de la techno, pas vraiment indus’ parce que teinté de transe voir même de tribe (Swept – Tale Of Us Remix) ce qui contraste complètement avec le côté plus à fleur de peau de leur musique (Drawn).

Quoi qu’il en soit, la balance est toujours préservée, comme un écosystème en danger, comme une pierre précieuse dont Arnalds et Rasmussen seraient les gardiens, quitte à être en permanence sur le fil (Swept). 

On serait presque tenté de croire que les morceaux de ce The Swept EP viennent tout droit des chutes de leur premier album tant les deux sorties sont proches dans le temps et les ambiances parfois similaires. Il faut bien le dire, cet EP a quelque chose de moins « habillé » que le disque éponyme, lui drapé dans la soie. Plus direct, plus rugueux et peut-être aussi un peu moins fignolé. là où on sentait l’album sur-travaillé dans le moindre détail, chaque track étant pensé avec une précision chirurgicale, cet EP, lui, semble avoir une approche un peu plus brut de décoffrage, moins fine et grandiloquente. Il est possible que le format court joue, un quatre titres étant un exercice bien différent d’un « full length album » surtout quand ce dernier fut aussi magistral et complet.

« Il y a un léger goût de trop peu… »

Il y a donc un léger goût de trop peu pour une fois avec la formation Islandaise. Pas assez pour être rassasié en terme de quantité, clairement; surtout si on part du principe que sur les quatre titres de l’EP, la quatrième piste n’est autre qu’un remix du morceau titre. Bien que la qualité soit quand-même au rendez-vous, il y a tout de même toujours cette résonance d’inachevé qui reste lorsque le morceau de clôture s’achève et que le silence reprend ses droits.

On fera avec de toute façon, parce que même si certains choix sont surprenants de prime abord, voir potentiellement un peu décevants, ce disque reste vraiment efficace et largement supérieur à tout ce qui se fait en ce moment en son de « clubard ».

 

 

Adripix Écrit par :

Né à la fin des années 80 à Lyon. Musicien et rédacteur amateur installé à Nice, passionné par les arts de manière générale et particulièrement boulimique lorsqu'il s'agit de musique.

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