Flashback – I’ve watched you change – Part 1

Ou la rétrospective de la carrière déjà bien velue du groupe de métal alternatif américain Deftones.

L’idée est toute simple, comme on peut le faire au cinéma pour certains réalisateurs dit cultes ou en expositions artistiques pour certains peintres et plasticiens de renom, sur Ultrabite nous voulons nous atteler à développer une série d’articles plus ou moins ponctuels que l’on appellera flash-back afin de passer en revu la carrière de certains groupes et ainsi avoir une lecture d’ensemble de leurs œuvres et de leur cheminement créatif. Cette rétrospective nous permet également de revenir sur certains disques mythiques (pour nous du moins) et, pourquoi pas, de vous faire découvrir une ou deux perles…

De la grande époque de l’Indigo Ranch Studio, des heures de gloire de Terry Date et de la dernière vague sex drugs and rock & roll peu sont ceux encore debout en 2016, Deftones est de ceux là. Groupe originaire de Sacramento en Californie, formé au crépuscule des 80’s dans le garage crasseux du guitariste Stephen Carpenter, le groupe sera un des géniteurs non revendiqués et toujours existants de toute la scène hyper prolifique des années 90 qu’on appellera neo-métal (ou new metal pour nos amis anglo-saxons), qu’on a tendance à reconsidérer comme étant du métal alternatif aujourd’hui, probablement par honte de nos goûts de chiotte d’ados (coucou Pleymo, Linkin park, Nothingface et toute la clique). Parce qu’il faut bien le dire, 80% de tout ce qui est sorti durant cette décennie et le début de la suivante n’étaient que de pales copies, des ersatz plus ou moins foireux des godfathers de l’époque qui faisaient figure de bulldozers musicaux. J’entends par là des Korn, Deftones, System of a Down, Slipknot, etc… Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la bande à Chino tourne encore présentement, si ce n’est même plus qu’au milieu des années 90, après plus de 25 ans de carrière, sept (bientôt huit) albums studio et d’innombrables extras comme le B-side and rarities.

En effet, le combo Américain, la rage au bide, proposera dès ses débuts une musique hyper personnelle et typée, identifiable en une seconde mélangeant punk, métal, indie rock et hip-hop. Comme si les Bad Brains, Cypress hill et Pantera avaient enfanté un être démoniaque nourrit autant à Duran Duran que Weezer ou Meshuggah.
Au delà d’un réel désir de métissage musical, naturel et à propos, Deftones n’aura de cesse de faire évoluer sa musique, se challengeant même en prenant des risques, parfois hasardeux, pour mieux démonter ses propres carcans et se reconstruire, sans jamais perdre fois en son identité, sans jamais lâcher sa sincérité artistique.

Le roster

Pour mieux appréhender le groupe et sa longue histoire, il est important de se pencher sur son line up aussi atypique que caractéristique…

Chino-Ub-resizeCommençons donc avec Camilio « Chino » Moreno, chanteur, songwriter et frontman de la formation. Entré dans le groupe à 15 ans, juste après sa création, presque par hasard alors qu’il n’a jamais chanté ou fait de musique; c’est sur une reprise de Danzig, qui laissera les autres membres bouche bée qu’il sera auditionné et intégré au sein du projet. Il développera vite une plume acérée oscillant entre romantisme exacerbé, divagation enragée, et lyrics teintés d’onirisme à la limite du mystique. Il sera très influencé par les vapeurs de weed au début de la carrière du groupe. Sa voix haute perchée est l’âme de l’entité Deftones que ce soit sur les flow hip-hop des débuts ou dans ses chants les plus mélodiques sur White Pony.
Avec le temps, Chino va prendre confiance et développer une vraie patte que beaucoup rêveraient d’avoir. Il va également s’impliquer de plus en plus dans le processus de composition, allant jusqu’à prendre la guitare sur certains titres à partir du troisième album. Moreno va finir par s’affranchir de ses compagnons d’arme et monter plusieurs side projects toujours existants à ce jour, dans des styles tout à fait différents de Deftones. On peut citer Team Sleep avec dj Crook qui développe un trip-hop aux sonorités rock nourries à la mélancolie; Crosses avec Shaun Lopez de Far qui se veut plus électro rock, puisant son inspiration dans la new-wave et les sonorités plus 80’s. Et enfin son groupe le plus récent: Palms, avec les membres d’Isis qui l’emmènent vers des rêveries post-rock flirtant avec l’Indie rock pour créer un univers résolument progressif.

carpentere-sizeStephen Carpenter, la machine à riffs. Il tombe dans la musique à l’adolescence après un mauvais accident de skate qui lui permettra d’acheter tout le matériel de guitare nécessaire avec l’argent de l’assurance. Comme Chino au chant, son approche de la guitare va considérablement évoluer avec le temps, passant par exemple de six à sept cordes sur l’album éponyme puis sur une guitare huit cordes pendant la composition de l’album Diamond Eyes. Ce changement de matériel va également lui ouvrir le champ des possibles et complètement modifier sa façon d’appréhender la rythmique.
Stephen, Steph pour les intimes, a ce feeling particulier qui lui permet d’écrire des titres aussi efficaces que mélodiques, naviguant sans cesses entre expérimentation sonore et puissance explosive. Là où le guitariste se retrouvait dans une urgence de jeu semblable au punk, avec un son un peu garage volontairement dégueulasse évoquant la noise, le temps et les cordes supplémentaires le feront évoluer vers une approche résolument plus métal, précise et épuré pour finir par se concentrer sur le nécessaire.
Il est celui qui a donné vie au son Deftones en multipliant les effets grâce à ses pédaliers mais en ayant aussi un groove hyper personnel.
Depuis quelques années, tout comme Chino, Carpenter prend quelques distances avec son bébé pour monter Sol Invicto avec l’anglais Richie Londres (non ce n’est pas une blague), explorant des contrées sonores plus massives et extrêmes dans un melting pot drum & bass, indus’ et métal.
Stephen est sponsorisé notamment par la marque de guitare ESP qui éditera un pro-model en son nom, la SC6 puis SC7 et SC8.

Deftones-Abe-sizeAbraham « Abe » Cunningham, le métronome de la bande. Ami d’enfance du bassiste originel et de Chino, il est la force du fond de scène. Au départ batteur pour un autre groupe venant de Sacramento, du nom de Phallucy aux sonorités beaucoup plus psychées et progressives, il ne sert que de remplaçant au sein de Deftones jusqu’à finalement prendre place derrière les fûts à plein temps. Ce qui le fera abandonner Phallucy par la suite pour se consacrer uniquement à Deftones. Il est un des batteur les plus créatifs de sa génération. Il a une approche assez unique de la batterie et de la percussion qu’on pourrait décrire comme une symbiose du groove massif venant du hip-hop, de la puissance de frappe quasi chirurgical du métal, tout ça sur des patterns rock agrémentés d’un doigté tout en finesse qui rappelle le trip-hop par moment. Bien qu’il fasse partie de la grande famille de ceux qui frappent fort et bien, le cogneur s’est toujours refusé à une utilisation automatique et récurrente de la double pédale comme c’est pourtant le cas sur la quasi totalité de la scène métal. Abe, lui, préfère jouer avec les contretemps et créer des patterns de grosses caisses complexes à un seul pied pour ainsi, amener subtilement de la technique dans ses rudiments. Ses parties sont donc bien plus sophistiquées qu’il n’y parait.
Abe est marié à Annalynn Cunningham qui n’est autre que la femme qui chante sur MX, le titre de clôture du second album : Around the Fur.
De plus Abe est sponsorisé par la marque de batterie Tama, qui lui met à disposition une version customisé de son célèbre kit Starclassic. Pour les cymbales, c’est un mélange de différentes séries de la marque Zildjian, qui l’a endossé également, qu’Abe utilise. Notamment les séries A custom et K.

chi-deft-sizeChi Ling Dai Cheng de son nom complet, Chi Cheng pour le reste du monde, l’homme à la Fender Jazzbass la plus sur-vitaminée qui soit et au franc parlé parfois acerbe.
Amoureux des lettres et de la nature, membre d’une association qui vient en aide aux sans-abris, il n’est pas le bassiste originel de la formation mais il intégrera le groupe moins d’un an après sa création; Dominic préférant partir jouer avec Abe dans Phallucy et s’y consacrer. Pour la petite histoire Korn lui dédiera le titre Chi  sur son second opus: Life is Peachy.
C’est un des bassistes les plus charismatiques des années 90. Seconde pile électrique après le frontman, il est connu pour être un musicien sauvage sur scène autant dans sa façon de marteler sa basse, que dans son jeu de scène ou même d’hurler ses backing vocals. Il est décrit comme un sage, certes bon vivant mais d’une extrême gentillesse en backstage. Voulant couper avec le milieu musical à proprement dit, Cheng va sortira un recueil puis un disque de Spoken words (poésie narrée, parfois sur une ambiance musicale) au début des années 2000 : The Bambou Parachute.
Malheureusement Chi s’éteindra le 12 avril 2013 des suites de graves blessures après un accident de la route survenu en novembre 2008 en sortant de studio, juste après avoir fini ses prises de basse pour l’album « Eros » qui n’a finalement jamais vu le jour, le groupe ayant trop de mal à jouer les compositions du fait des circonstances et ce qu’elles renvoyaient en eux.
RIP

deft-Sergio_Vega-sizeSergio Vega, ancien bassiste et membre fondateur du groupe de post-hardcore New-yorkais Quicksand de 1990 à 1999. Il a été un des premiers grands noms de cette scène musicale. Son groupe d’origine se séparera en 1995 pour finalement se reformer en 97 dans le but de tourner avec Deftones. Leur première véritable rencontre. il remplacera Chi Cheng dès 2008, peu de temps après son accident. D’abord uniquement en live pour assurer les tournées puis en studio également (à partir de 2010 sur Diamond Eyes), entant que membre permanent du combo Californien. C’est un membre de la « famille » Deftones de longue date puisqu’il avait déjà remplacé Chi au cours d’une tournée 10 ans plus tôt.
Il va s’intégrer très vite à la formation, apportant une réelle fraicheur tant sur scène qu’en studio en s’écartant complètement de ce que faisait Cheng aussi bien dans ses plans de basse que dans ses secondes voix.
Au niveau de son parcours solo, bien avant de rentrer dans Deftones et en parallèle à Quicksand, Sergio va enregistrer en 2000 un disque de rock très « popisant » nommé « The Ray Martin Sessions » sorti sur le label GrapeOS qui sera très influencé par des groupes comme les Beatles ou les Beach Boys.
Tout comme feu Chi Cheng, Sergio joue uniquement sur des basses 4 cordes Fender au son précis et caractéristique qui lui permet d’être hyper polyvalent dans son jeu.

Deft-delgado-sizeFrank Delgado, le dj du groupe. En réalité le terme dj est un tantinet réducteur. Il a effectivement intégré le line-up officiel en 1999 juste avant la sortie de White Pony, comme dj. Cependant il était déjà présent sur Around The Fur pour agrémenter les ambiances de certains titres. Ainsi il accompagnait le groupe en tournée dès la sortie du second disque. On a pu le découvrir en France sur le plateau de Nulle part ailleurs pour leur fameux live de My Own Summer, le premier single du second album. L’intégrer à la formation de manière officielle fût plus une formalité qu’autre chose. Avant d’entrer dans le quartette il faisait parti du groupe Socialistics qui ouvraient régulièrement pour Deftones, c’est ainsi que leur rencontre a eu lieu.
J’ai parlé de terme réducteur parce qu’avec le temps Delgado s’avère être bien plus qu’un dj, s’occupant de tout le background électro, de toutes les ambiances et des samples de chaque morceaux, travaillant donc autant sur platines que sur software ou synthétiseurs. Tout comme Abe à la batterie, il a une approche très différente du djing, n’utilisant absolument jamais le scratch ou l’ajout de beat jungle (coucou Sid Wilson de Slipknot). Il favorisera plutôt le travail de textures sonores et l’ajout d’éléments divers pour étayer le coeur des titres et ainsi être un musicien à part entière dans la formation. Pour ce qui est du sampling, Frank va préférer créer ses propre sons plutôt que d’utiliser des choses déjà pré-enregistrées et mixées par d’autres.
Bien que Socialistics soit éteint depuis déjà un paquet d’années, l’homme aux machines a également des activités annexes avec notamment Decibel Devils, un collectif de djs qu’il a formé avec dj Crook.

Au menu des galettes

Maintenant que les présentations sont faites avec ces messieurs, il est l’heure d’entrer dans le vif du sujet, si toute fois vous êtes encore sur cette page…

Adrenaline

Deft-Adrenaline2-sizePremière pierre à l’édifice et pas des moindres. Remettons un peu les choses dans leur contexte, nous sommes en 1995 et 4 jeunes types déboulent du haut de leur 20 piges avec un son qu’on avait encore jamais entendu avant. Qu’on se le dise, Adrenaline n’est clairement pas le genre de disque qu’on écoute en se disant « Oh putain mais oui ce titre me fait penser à tel ou tel groupe ». Il y avait une sorte de génie créatif qui émanait du quatuor, quasi indescriptible. Le seul truc vaguement similaire qui était sorti à l’époque c’était le premier album éponyme de Korn, deux ans plus tôt et encore similaire surtout pour le côté white-trash super énervé et jusqu’au-boutiste.

D’ailleurs on les associera à tort des années durant pour le simple fait qu’ils soient amis à la scène comme à la ville, qu’ils viennent tous de Californie et qu’ils appartiennent à la même génération quelque peu désespérée venant du fin fond des subburbs de la côte ouest Américaine. Le seul gros point commun en réalité, est ce désir d’apporter une vraie ouverture dans un son résolument métal avec notamment des voix rappées et un son de guitare hyper saturé qu’aucun groupe n’avait réellement sorti auparavant.
Le groupe se fait rapidement signer sur Maverick records (le label de Madona la teupu) et fait figure d’O.V.N.I tant sur le catalogue de la maison de disque que dans le paysage musical de l’époque. Même leur artwork improbable est à l’opposé de ce qu’on imaginerait y figurer à l’écoute du contenu.

Ce qui est notable en revanche, c’est cette énergie que contient la musique de Deftones dès les palm mutes de l’intro de l’album. Comme un catalyseur déchainé. Sauvage, vindicative, sans compromis pour une fusion d’un genre nouveau (Root, 7 words), telle est la musique du combo.
Le fait est que le disque est un pavé dans la marre et la mayonnaise va prendre très vite. Les jeunes du monde entier vont bientôt adopter cette urgence punk (Nosebleed), cette puissance métal (Bored, Engine No 9) et ces mélodies nourries à la nostalgie (Lifter, First) pour en faire un des étendards de toute une génération; allant jusqu’à adopter les dread-locks sales du bassiste et les pantalons de skate en dessous du cul que le chanteur arbore, comme panoplie de base allant de paire avec la board de skate et les addidas superstar aux pieds.

Le cadre est posé, les fondements sont là et déjà bien reconnaissables. Les californiens ne le savent pas encore à ce moment là mais il viennent d’embarquer dans un train qui ne s’est toujours pas arrêté plus de 20 ans après.

Around the Fur

deft-aroundthefur-sizeLe premier tournant musical. Le truc singulier avec Deftones c’est cette manière toute personnelle d’évoluer très vite et d’aller à l’opposer de là où on les attend. La preuve en est avec ce second disque. La base que l’on connaissait est toujours bel et bien là mais la forme est sensiblement différente. Comme s’il manquait un opus entre Adrenaline et Around the Fur, ce dernier sonnant presque comme un troisième album. Cette fameuse sortie qu’on appelle souvent « le tournant » pour un groupe, lorsque l’heure est venue de changer la donne et explorer. Pour continuer le parallèle avec Korn, là où eux ont réitéré un premier album en gardant le même son et la même approche, Deftones tout en préservant leur identité, s’écartent tout de suite de ce qu’ils savent faire pour proposer quelque chose de nouveau. Que ça plaise ou non n’est pas le sujet, que ça leur plaise à eux, c’est ça qui était important foncièrement et qui sera une des raisons du succès de ce disque. Le fait est que le groupe gagne encore en popularité, commence à beaucoup tourner à l’internationale et se paie même le luxe de faire sa première tournée des festivals européens (avec un live mythique bien qu’éprouvant pour le groupe, au Bizarre fest 1998, en Allemagne). Au passage les 4, accompagnés par leur ami Frank Delgado qui n’était pas encore officiellement dans le groupe à l’époque, viendront présenter leur premier single My own summer, en France sur le plateau télé de Nulle part ailleurs (NPA pour les anciens qui savent), encore présenté par Decaunes et Gildas à l’époque.

C’est aussi le moment de tenter des choses, notamment leur premier featuring avec le célèbre Max Cavalera (ex Sepultura, Soulfly) sur le titre Headup. D’ailleurs le groupe, en compagnie de ce guest de choix va refaire un tour par le plateau de NPA en 1998 et jouer le titre en proposant au publique une interprétation des plus farouches.

Sur Around the Fur, les Deftones vont d’abord redéfinir leur propre style en supprimant la quasi totalité les voix hip-hop, en s’écartant quelque peu de leur côté punk rock, pour se concentrer à développer leur côté plus mélodique (Be quiet and drive) en parallèle de leur facette plus violente qui sera canalisée et vraiment orientée métal, pour le coup (Lotion, My own Summer). Les musiciens grandissent et commence a être fatigués d’aller dans tous les sens musicalement, ce qui aura pour incidence d’arrondir un peu les angles sans pour autant lâcher la bride (Lhabia, Rickets). Le disque s’avérera être un peu moins fougueux dans la mesure où les 4 vont s’écarter de cette aspect «chiens fous» de leurs débuts pour quelque chose d’un peu plus mature (Around the Fur, Dai The Flu).

Une des choses qui frappent rapidement à l’écoute du disque est le travail fait par Chino sur son chant. Bien qu’il hurle toujours beaucoup, il tend à pousser sa voix vers quelque chose de beaucoup plus mélodique, en contraste permanent avec la guitare qui se veut plus abrupt que sur le premier opus. On apprendra plus tard qu’à l’époque Chino a découvert des voix féminines telles que Björk, Kate Bush et autre divas alternatives des 90’s, ce qui l’influencera énormément. De son propre aveux Moreno prenait un malin plaisir, pendant la période de composition, à aller chercher ses voix les plus mélodieuses lorsque Stephen lui demandait au contraire de trouver des lignes de chant vraiment agressives pour coller sur les compositions métal. Nous avons donc là un disque hyper subtil, clair-obscur où chaque éléments bien qu’en opposition avec les autres vont tous trouver leur place dans le mix final. Pari gagné encore une fois.

White Pony

Deftones_White_Pony-resize« Qui se souci de ce qu’il y a derrière ». C’est une ligne de texte du titre Passenger et C’est aussi une sorte de leitmotiv pour Deftones sur White Pony, troisième effort, Chef-d’oeuvre parmi les chef-d’oeuvres.

L’aube d’une nouvelle décennie se dessine doucement alors que la rosé du printemps dépose sur nos platines, le 20 juin 2000, un disque désespérément attendu par beaucoup dont personne ne sait rien et dont tout le monde ignore l’impact qu’il aura. Il faut dire qu’on parle d’une autre époque, encore une fois. Un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas… (non, ta gueule, en fait.). Un temps où la communication des groupes n’avait rien avoir avec l’énorme teasing d’aujourd’hui, qui s’étend des mois durant dans la plus part des cas, dans le but de générer une hâte factice et une énorme attente autour d’un artiste. C’est beau le marketing artistique quand même…

Bref, après une longue tournée éreintante où le groupe défendra Around the fur sur scène, corps et âme, les Deftones rempilent direct sur une nouvelle phase de composition afin de battre le fer tant qu’il est encore chaud et ainsi sortir leur nouveau méfait, toujours sur Maverick records et toujours accompagné de Terry Date à la production. Pour les ignares il faut savoir que Monsieur Date était, à l’époque, Ce que Nolan est aujourd’hui au cinéma: un putain de prophète. Et accessoirement le seul producteur capable de faire bosser cette bande de grosses feignasses qu’est Deftones, correctement.

Au passage, les américains intègrent officiellement Frank Delgado, le dj, comme 5ème membre du groupe. Le désormais quintette va s’enfermer en studio entre fin 98 et fin 99 pour écrire un des disques les plus époustouflant qui soit, qui sera la clef de voûte de leur discographie; qui est, aujourd’hui encore, une immense référence pour bien des groupes et bien des passionnés. Paradoxale pour un groupe de métal alors qu’il s’agit également de l’opus le plus mélodique qu’ils aient écrit. Certes mais Deftones n’est pas un groupe banal ni simple à apprivoiser. Les 5 vont, une nouvelle fois, intégralement réinventer leur propre style, briser leurs codes pour mieux reconstruire leur son, redéfinissant leur identité-même, sans pour autant perdre de leur authenticité. Un virage, oui, un changement de cape, soit, mais ce n’est pas d’une révolution dont il est question. Deftones reste un groupe de métal avec tout ce que ça implique mais Deftones reste, avant tout, Deftones et fait du Deftones. Alors du métal, évidemment mais un métal ouvert, intelligent et réfléchi ou plutôt un rock alternatif avec d’énormes burnes, en permanence sur le fil, comme s’ils avaient choisi de ne finalement pas choisir de style, préférant le cumule d’étiquettes.

Toujours dans ce désir de mélanger les genres, la bande va continuer et s’en donner à coeur joie en mixant de nouvelles influences à une base déjà bien huilée. C’est ainsi que nous allons entrevoir pour la première fois la notion de shoegazing dans du métal puisque, pour le coup, le travail sur les guitares sera dantesque. Carpenter au delà d’écrire ses meilleurs titres tant en terme de riffing (Elite, Korea) que de mélodie (Passenger, RX Queen) va également faire preuve d’un monstre de boulot sur la texture et sortir des couleurs sonores qu’on ne lui connaissait pas jusqu’alors  (que beaucoup de guitaristes vont essayer, en vain, de reproduire par la suite). Il faut dire que la collaboration avec Terry Date paie bien depuis le début et porte vraiment ses fruits sur ce troisième opus. Ça et le fait que Chino commence à revendiquer une profonde aspiration à travailler aussi sur la musique en plus des voix. Quelques tensions apparaîtront d’ailleurs au sein du groupe mais Moreno aura finalement gain de cause puisqu’il prendra la guitare et travaillera sur la composition de titres qui vont devenir des standards de la formation : Digital Bath, Knife Prty, Change (in the house of flies) et son clip culte.

En parallèle à ça, Chino va monter son premier side-project pour commencer à expérimenter et s’essayer à la composition. Il formera Team Sleep avec son ami dj Crook; groupe qui va lui servir de laboratoire. La collaboration aboutira sur le titre Teenager, interlude au milieu de White Pony dont une des lignes de basses apparaîtra plus tard sur le premier album de Team Sleep, à la fin de leur premier single: Ever (Foreign flag).

Niveau collaborations et featurings, Deftones n’est pas en reste puisque feu Scott Weiland, le leader de Stone Temple Pilot et Velvet Revolver viendra discrètement mais surement poser les voix additionnelles du refrain sur RX Queen et Maynard James Keenan, le mythique et charismatique chanteur de Tool et A Perfect Circle viendra chanter un duo habité et envoûtant tout le long du titre Passenger. Les voix des deux mastodontes en parfaite harmonie pour un question/réponse transcendant et historique. Disons qu’il s’agit d’un gage de qualité en quelques sortes, le bonhomme, aussi barré que talentueux, ne se déplaçant pas pour n’importe qui, loin s’en faut.

En dehors desdits featurings il faut bien dire que toutes les parties vocales sont de haute tenue, Chino faisant preuve d’une technique ahurissante, assumant enfin ses voix claires comme jamais. L’homme aux pantalons de skate se transforme pour l’heure en un genre de crooner rock aux envolées presque lyriques et définitivement inspirées. La grosse nuance n’est, cependant, pas que dans la forme mais aussi dans le fond. Le ton a changé, le propos n’est plus le même. A coup de lyrics surréalistes teintées d’onirisme, le frontman se met à conter des histoires inventées de toute pièce et pas forcément évidentes à cerner. D’ailleurs les paroles de Digital Bath feront polémique à l’époque, tout le monde croyant qu’il parlait de lui en décrivant le fantasme d’un homme d’électrocuter sa femme dans son bain avant de l’en sortir, de la sécher et de la rhabiller comme si de rien n’était – Ambiance
L’autre truc hyper caractéristique sur White Pony est la place prépondérante que Frank va prendre au sein du groupe. Comme si le dj avait des choses à prouver et le groupe de montrer que son intégration n’était pas juste un coup d’esbroufe. Il va vraiment être force de proposition, tenir son rôle et faire preuve de choix cornéliens pour créer un background aussi subtil qu’éthéré et finir de magnifier des titres qui vont devenir magiques, tout en réussissant à maintenir leur aspect presque pudique dans certains cas (Passenger, Teenager, Pink Maggit).

Il faut aussi replacer les choses dans le contexte de l’époque. A la sortie du disque beaucoup ont décrié le titre Back to School, disant qu’il s’agissait d’une verrue sur l’album, qui n’avait rien à y faire. Ce qui, en soit, n’est pas faux. Changement de son, riff formaté plutôt impersonnel (même si hyper efficace) et surtout unique piste avec du chant rapé. Ca reste bien fait mais ça tombe clairement à plat à côté du reste. Le fait est que nous sommes en 2000, l’âge d’or du neo-métal et de la fusion rap métal, les merdes du genre Limp Bizkit, Linkin Park et autres Crazy Town, fleurissent comme des boutons d’acné sur la tronche joufflue d’un ado et le label du groupe va les obliger à sortir un titre supplémentaire bien après la fin des sessions studio de l’album. Single sur lequel le management veut baser toute la promo et la communication autour de l’album. Seulement, ils veulent un titre radio pour les djeuns, ils veulent du putain de rap métal à la con. C’est aussi ce qui décalera la sortie du disque, le groupe se refusant à jouer aux bouffons du roi et surtout à revenir en arrière pour faire quelque chose qu’ils ont déjà fait il y a bien longtemps (cf : 7 words sur Adrenaline ou Teething sur la BO de The Crow – city of angels). Après une longue bataille du pot de fer contre le pot de terre (coucou le music business sur les majors, bande de fils de rien), le groupe fini par plier et retourne en studio pour écrire une version alternative de son titre de clôture (Pink maggit) qui sera donc titré Back to school (mini maggit). Le groupe ne se privera pas, dans la foulée, de faire savoir publiquement son écœurement ce qui créera les premières tensions avec leur label de l’époque. Là où Deftones souhaitaient devenir un genre de Radiohead bien plus virulent, leur label a voulu les transformer en une pompe à fric aussi futile que versatile, type Limp Bizkit et consorts mais, fort heureusement, ça ne prendra pas.

Cela dit, ce qu’il faut vraiment retenir de White Pony, hormis le fait que ce soit le disque du changement pour le groupe, c’est qu’il s’agit également du premier album de métal à fusionner le style assez antithétique qu’est le trip-hop et Digital Bath (encore une fois…) en est un exemple parfait. Toujours ce profond groove hip-hop joué tout au fond du temps, allié aux envolés mélodiques, avec une voix fragile et harmonieuse, tout ça mélangé avec des grosses guitares tantôt à fleur de peau, tantôt hurlantes et des textures sonores proches de l’électro qui finissent d’envelopper l’auditeur pour mieux le transporter; un coup de maître, que dis-je, un coup de génie…

TO BE CONTINUED…

Adripix Écrit par :

Né à la fin des années 80 à Lyon. Musicien et rédacteur amateur installé à Nice, passionné par les arts de manière générale et particulièrement boulimique lorsqu'il s'agit de musique.

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