Le rose vaincra !

Chronique de « III », le nouvel album de Bersarin Quartett.

Des artistes d’exception pour des disques hors norme, c’est la crèmerie de Denovali Records. Retenez bien le nom de ce label, on risque de vous en parler souvent. Pas de style prédéfini, une prise de risque quasi permanente pour développer un catalogue haut en couleurs allant du drone au jazz improbable en passant par l’ambiant, le noise rock et le screamo. L’idée est de sortir des artistes de choix, de tous bords, de toutes nationalités et de grande qualité. Découvreurs de génies purs, parfois inclassables, mais définitivement classes, avec une réelle volonté de monter des produits finis de haute volée. C’est grâce à eux que nous avons découvert notamment Hidden Orchestra, The Kilimanjaro Darkjazz Ensemble ou encore Celeste.

Une fois n’est donc pas coutume, il y a désormais trois albums de cela, Denovali étoffait son roster d’une nouvelle pépite germanique inconnue en sortant le premier LP de Bersarin Quartett et démarrait alors une belle collaboration qui vient d’aboutir sur le troisième opus du projet, sobrement intitulé III.

« Si tu n’aimes que les guitares saturées et la double pédale tu peux passer ton chemin. »

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Le moins que l’on puisse dire est que Thomas Bücker aime la discrétion. Bien que son projet s’appelle Bersarin Quartett, il s’agit bel et bien d’un one man band et non d’un groupe. Le fait est qu’on ne sait pas grand chose sur l’animal. La musique avant tout et c’est une de ses forces. Il est Allemand, hormis quelques prestations live où il s’entoure de musiciens, il fait tout en solo depuis 2005 et a finalement sorti son premier disque éponyme en 2008 sous le nom Bersarin Quartett. Avant ça il a sorti quelque disques d’electronica plus ou moins cheap sous le pseudo Jean-Michel. Ca prête à rire, en effet. Thomas décrit lui-même sa musique comme un mélange de neo classique, d’ambiant et de bandes originales fictives sur fond d’electronica teinté de jazz. Un brin pompeux mais ça a le mérite de plutôt bien poser le cadre. En bref Bersarin qartett c’est un mélange improbable de neo classique lourds de cordes et de pianos insaisissables comme cet Islandais fou d’Olafur Arnalds sait si bien le faire, d’expérimentation jazzy raffiné à la portrico quartet sur fond satiné de nappes sonores mystérieuses qu’on peut retrouver chez les subtils Bonobo ou Boards of Canada. Autant dire que si tu n’aimes que les guitares saturées et la double pédale tu peux tout de suite passer ton chemin. Cependant si les ovnis musicaux te parlent un tant soit peu, reste, on est bien!

Très personnellement je me suis vraiment demandé ce que Bersarin pouvait encore nous réserver après II, son second opus. L’éponyme était déjà assez magistral et surprenant de maturité pour un premier album (avec des titres comme St. Petersburg ou Oktober) bien que moins personnel et plus disparate au niveau du style. Son deuxième effort, en revanche, tutoyait carrément la voie lactée tant ce disque dégueulait de génie dans tout les sens. Thomas a repoussé ses limites et n’a fait aucun compromis. Encore plus inclassable, passant de l’ambiant au neo classique avec une facilité déconcertante, enchainant clins d’oeil au post-rock et au jazz, sachant tantôt masquer tantôt complètement assumer ses influences, développant une réelle identité et une cohérence folle pour un disque majoritairement ambiant mais super dense. Même pour un auditeur averti, il est assez rare de trouver un disque de ce style de musique où on ne s’ennuie pas une seule seconde tout du long et pourtant sur II, on avait même peur que ça s’arrête tant le son était bon et captivant.

Après tant d’émotions j’étais donc un peu dubitatif à propos de III. Vu les débuts discographiques de Bersarin Quartett, il y avait de fortes chances pour que ce soit un bel album mais Comme un Deftones post White Pony, c’est dur de continuer à monter en pression quand on a déjà atteint ce qu’on pensait être son climax…   

Graphiquement, l’objet est vraiment classe, à n’en pas douter. Artwork moderne, design et très coloré, pour une fois. Encore un univers visuel bien marqué et différent des précédents. Cependant le thème traité est peut-être un peu facile : Un ciel nuageux pour une musique ambiante qui se veut planante et invite à la rêverie, on peut pas dire qu’il se soit trop creusé. De la même manière, le choix colorimétrique est discutable, avec ces nuages qui dégueulent de magenta dans tous les sens, mais globalement il a le mérite d’être assez singulier pour être identifiable en une seconde et créer une identité à ce disque dès la prise en main.

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La chose qui saute aux oreilles lors de la première écoute est la qualité de production de l’album, tant dans le mix que dans le master. III dispose d’un son cristallin qui amène les compositions de Bersarin Quartett à un nouveau niveau. La lecture des titres se veut, certes, encore plus aisée avec une vraie profondeur sonore qui permet de bien distinguer tous les différents éléments mais au delà de ça, ça aide clairement à projeter l’auditeur dans un univers à part, hypnotique, éthéré et fascinant. D’ailleurs si je puis me permettre, je vous conseille vivement d’écouter le disque au casque, c’est là qu’il prend toute son ampleur. La moindre fermeture de charleston vous résonne jusqu’au fond du crâne. De plus, à la manière d’un
Atrium Carceri, Thomas aime planquer des instruments ou des samples au fond de ses mixes et ça devient presque un jeu que d’arriver à les discerner à défaut de les entendre clairement. D’ailleurs, tendez bien l’oreille et vous percevrez peut-être quelque part la toute première voix présente sur la musique de Bersarin Quartett.

Là où ses précédents disques ressemblaient plus à des compilations de Bandes originales de court-métrages, assez éclectiques et parfois même décousus, ici on a vraiment l’impression d’avoir à faire à un véritable score de film. Tout s’emboite comme des poupées Russes, tout semble logique et justifiable pour rendre l’ensemble homogène et implacable.

Plus que jamais la musique de Bersarin Quartett se veut cinématographique, dense et sujette à l’interprétation. Des images purement subjectives viennent vite en tête et vous emmènent au rythme des cordes dès la première piste. La musique est si immersive qu’on pense assez rapidement que Thomas Bücker est un genre de fils caché que le compositeur Hans Zimmer aurait eu avec The Cinematic Orchestra.

« Plus dans l’allusion que dans la démonstration… »

D’ailleurs le disque en lui-même est construit comme un film quand on regarde bien. Plus dans l’allusion que dans la démonstration, c’est pour ça qu’il ne montre ce qu’il a réellement dans le bide que vers la fin de la première moitié. Un peu à la manière d’un Sigur Ros mais bien plus mystique et sombre, le musicien Allemand prend le temps d’installer sa trame et de dépeindre le contexte avant de vraiment rentrer dans le vif du sujet. Avec notamment un « Sanft verblassen die Geschichten » de toute beauté et un « Es ist alles schon gesagt » qui n’est pas sans rappeler le travail du compositeur Alexandre Desplat. la première partie se veut, elle, plus onirique, invitant à l’évasion comme une expérience sensorielle à part entière (« Hinter uns die Wirklichkeit » ou encore « Bedingunslos »). D’ailleurs pour nos amis germanophones, vous noterez que les titres des morceaux ont un lien plus ou moins direct avec le caractère éphémère et la fugacité de la vie, Hinter uns die Wirklichkeit voulant dire, par exemple, « derrière nous, la réalité » ou encore Sanft verblassen die Geschichten signifiant « doucement, les histoires disparaissent » dans la langue de Goethe. Il se trouve même que Bersarin quartett utilise des verres du poète Austro-Hongrois Georg Trakl comme titres de morceaux, comme Verflossen ist das Gold der Tage. Pas étonnant que l’aspect poétique presque chimérique de son oeuvre devienne palpable et transpire partout dans ses nappes sonores et ses pianos.

Même si on sent ses influences, la griffe toute particulière de Thomas est reconnaissable dès le premier instant. Cependant bien qu’identifiable tout de suite, la musique de Bersarin a aussi évolué avec le temps. Elle s’est épurée un peu plus pour se concentrer sur le ressenti (« Jeder Gedanke umsonst gedacht »). Moins versatile qu’un Craig Armstrong mais plus atypique encore et possédant la même capacité à dépeindre la mélancolie, Thomas sort aussi de ses propres carcans et tente des nouveautés comme sur « Schwarzer Regen fällt » avec ce background electro hyper abrupt, presque dark ambiant, complètement en contraste avec ses cordes et son synthé; ou même le final qui met des caisses claires au premier plan. Choses hyper rare chez Bersarin Quartett car en effet, il n’y a quasiment pas de réel beat sur l’album. Pas au sens commun du terme en tout cas. Il y a des patterns de batterie ça et là, plus proche de la percussion classique ou des rudiments du jazz.

Bien qu’il n’y ait pas de batterie pour donner à l’auditeur un point de repère rythmique clair et tranché, le disque est toutefois Alambiqué dans ses structures, presque en opposition avec ses nappes de son cotonneuses et enivrantes. Thomas a réussi à rendre sa musique encore plus progressive qu’elle ne l’était tout en gardant son côté cyclique, raffiné et minimaliste.

« Plus qu’un disque, c’est un voyage. »

Autre constante de Bersarin Quartett à laquelle III n’échappera pas, c’est ce brio lorsqu’il s’agit de sonoriser la nostalgie et la mélancolie. Ce n’est pas de la réelle tristesse qui se dégage de la musique de Thomas Büker, aussi brumeuse soit-elle. Disons qu’il laisse son libre arbitre à l’auditeur de choisir ce qu’il veut y voir et de laisser la musique le guider dans ses propres émotions. Plus qu’un disque, c’est un voyage. Hyper instructif et intéressant pour certains, chiant à crever pour d’autres. A mes yeux III (comme l’ensemble de la discographie de Bersarin), c’est le disque idéal des instants de solitude. Ce qu’on pourrait choisir pour partir marcher au bord de la mer, pour une ballade en forêt; le son dont on a besoin pour réfléchir parfois. Ce son qui exacerbe ce que tu ressens à un instant T bien particulier.

Bien que Bersarin Quartett confirme son talent une fois de plus, arrivant à la fois à jouer sur la qualité mélodique, la profondeur de l’orchestration et la puissance des émotions émanant de sa musique et de ses arrangements, il y a comme un petit arrière goût de pas assez sur cet album. Sans prendre de virage à 180 degrés et faire de l’electro pop à auto-tune, Thomas a tellement fait évoluer sa musique en peu de temps qu’il a un peu briser le lien immatériel qu’il pouvait y avoir entre sa précédente réalisation et III. Moins majestueux que son prédécesseur, ce troisième album est aussi un peu moins noir et plus ambiant dans tout ce que ça a de progressif et éthéré. Toujours aussi délicat si ce n’est même plus, ce nouvel opus se veut à la fois hypnotisant et troublant mais plus apaisé et chaleureux que les deux premières galettes. Et c’est peut-être là où le bas blesse…

Besarin Quartett nous livre une fois encore un disque aussi classieux que précieux, que tous ne comprendront pas, où la part belle est faite à l’introspection et à la fuite fictive. En ces temps compliqués, il est bon de s’abriter dans la douceur ouaté d’une musique qui ne vous demande rien d’autre que de vous emmener rêver.

Adripix Écrit par :

Né à la fin des années 80 à Lyon. Musicien et rédacteur amateur installé à Nice, passionné par les arts de manière générale et particulièrement boulimique lorsqu'il s'agit de musique.

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