Acoustique Helvète

Ou la première chronique rétro d’Ultrabite.

Différemment des chroniques conventionnelles qui traitent de sorties récentes et des flashbacks qui reviennent sur l’intégralité de la carrière d’un groupe sous forme de rétrospective, nous voulons également développer des chroniques rétros sur le site. Une façon de remonter dans le temps et de focaliser sur un disque particulier d’un groupe (encore en activité ou non) car nous jugeons qu’il a apporté quelque chose à la musique ou bien qu’il était culte à sa manière.

Aujourd’hui c’est au tour de Nostromo et de leur album acoustique Hysteron / Proteron.

C’est toujours avec un certain pincement au cœur que je parle de feu Nostromo. Le groupe, pas le roman de Joseph Conrad. Car oui, nous sommes en 2016 et Nostromo n’est plus. La formation venant de Suisse romande est enterrée depuis déjà 10 ans. Cela dit bien que le temps passe, que les choses évoluent, il est toujours triste de perdre un groupe de valeur au talent indéniable et à la créativité bouillonnante mais ainsi va la vie. Une formation meurt, son nom disparait des affiches et flyers de concert mais le son est intemporel et les disques durent (– 1 pour la blague nulle – je me suis remis à écouter Psykup, ça doit jouer…).

nostromo-presNostromo a vu le jour au milieu des années 90 sur la scène underground Genevoise et s’est vite mis à développer une identité musicale très marquée. Qualifié à tort, tout le long de sa carrière, de groupe de grindcore, le combo n’en a, en réalité, que l’étiquette et une certaine tendance à jouer la musique de façon extrême. Il est vrai que ça blast chez Nostromo, et ça blast sévère mais malgré tout il s’agit plus d’un groupe de (death?) metal avec une voix sauvage, proche du screamo (hurlée sans pour autant être gutturale) et un gros côté hardcore (tu peux prononcer har’cor si t’es fan des gros beauf’ casseurs de jambes de kickback) pour son groove et sa philosophie. Qu’on soit bien d’accord, il s’agit d’un groupe intelligent dans son approche, tant dans le fond que dans la forme (coucou Lofofora) et même pour ce qui est des lyrics. Autant vous dire qu’on est loin des histoires de vierges qu’on égorge dans les bois un soir de pleine lune, et fort heureusement. Cependant le lien qui existe nettement entre Nostromo et le grindcore se trouve plus dans leur son lui-même (particulièrement les guitares qui ne sont pas sans rappeler nos cher Napalm Death) et la production de leurs disques (Ecce Lex tout particulièrement).
Les Suisses vont vite se faire un nom qui les emmènera, de squats en clubs, jusqu’à sortir de l’ombre de la scène underground et de leur frontières, pour ainsi se rapprocher du label Rennais (cocorico!) Overcome Records qui faisait figure de référence en Europe en matière de hardcore à l’époque et qui les prendra sous son aile pour sortir leurs disques. En 1998 a eu lieu l’unique changement de line-up du combo, Taverne (le bassiste) préférant rejoindre les rangs de Knut, autre groupe Romand bien violent très proche de Nostromo, qui sortira le premier album de ses derniers sur son label : Snuff RecordsTaverne sera alors remplacé au pied levé par Lad. Et la formation ne changera plus jusqu’à la fin.
Forts d’un premier 45 tours deux titres (Selfish Blues / Lost Souls), suivi d’un EP (Eyesore) et de deux merveilleux albums (Argue et Ecce Lex) à l’évolution notable et radicalisée dans l’approche du son, la formation helvète s’éteindra assez mystérieusement et soudainement de sa belle mort, courant 2006, sans sommation ni raison officielle (ou en tout cas pas à ma connaissance), après avoir livré son chef d’œuvre Ô combien méconnu et sous-estimé : Hysteron / Proteron. Album acoustique accompagné d’un DVD sur la genèse du groupe et le développement de ce projet un peu fou que de faire du metal extrême et de vouloir le repenser et l’interpréter avec des guitares sèches et un kit de batterie au son plus jazzy.

« Le quatuor va réussir un tour de force »

Parti de ce qui pourrait presque être une blague, les Suisses vont se faire challenger par un promoteur de concerts leur proposant le pari osé de faire un seul set live acoustique à la manière d’un MTV unplugged et dites vous bien que si les lives unplugged de Nirvana, Alice in Chains ou Korn vous ont retourné la gueule, vous n’avez pas fini d’être secoué. L’expérience va leur plaire et tellement bien fonctionner musicalement que le groupe va enchainer les dates et showcases acoustiques puis décider de partager l’expérience avec le plus grand nombre en faisant un album à part entière et quel album !
Le quatuor romand va réussir avec brio un tour de force, celui de montrer au monde que les métalleux ne sont pas uniquement des bourrins décérébrés qui hurlent dans la tronche des gens et qui martyrisent leurs instruments mais bien des mélomanes de haute tenue avec un vrai talent pour la musicalité, en plus d’être des techniciens hors pair à la vélocité incroyable. Mesdames et messieurs bienvenu dans l’univers de Proteron (Hysteron étant le DVD contenant le documentaire « Right Side Wrong Way » sur le groupe, joint au disque dans un superbe coffret en édition limité).

Ledit coffret dispose d’un artwork d’une grande classe désigné par Javier Valera (ou jaja pour les intimes, le chanteur du groupe et graphiste de son état), à l’imagerie vintage mêlant illustration rétro, flash tattoo et visuel hardcore, tout ça dans des tons chauds, presque boisés, parfaitement en accord avec le contenu du disque.

Nostromo_-_Hysteron_-_Proteron

« Contenter tout le monde sans compromis »

On sent le désir de faire les choses bien, d’un groupe jusqu’au boutiste qui veut sortir un album fignolé dans les moindre détails et c’est ce qu’on va vite se dire à l’écoute du disque, dès le premier morceau en fait. Ce qu’il y a de beau avec cette galette c’est qu’elle peut contenter tout le monde sans pour autant faire de gros compromis. Les détracteurs du son saturé peuvent s’y retrouver autant que ceux qui détestent tout ce qui n’est pas d’une violence musicale similaire à John Wayne Gacy. Tout ça pour dire que Nostromo est resté fidèle à lui-même sur ce disque, les musiciens ayant pris le parti d’une réelle honnêteté artistique même si certains choix d’arrangements peuvent sembler alambiqués. On retrouve un groupe plus sensible et fragile que sur son travail conventionnel. Peut-être plus précis et méticuleux également mais, il faut bien le dire, c’est aussi tout l’intérêt d’une telle démarche.

« Bonsoir on est Eric Clapton »

Toujours est-il que quand on connaît la musique du combo Genevois hors de ce contexte précis, le découvrir sous ce nouveau jour est radical de surprise. Le disque s’ouvre sur Rude Awakening dans une version voguant entre arrangements jazz et interprétation indie pop. Cela dit ce qui interpelle le plus c’est définitivement le chant. Intime, presque délicat de par les chuchotements qui donnent presque le sentiment qu’on a affaire à un Javier procédé tant les sonorités feutrés sont à la limite du mystique lorsqu’il mélange grognements et murmures. Cela dit on s’aperçoit vite que ses parties vocales peuvent être toute aussi corrosives que sur le reste de la discographie bien qu’elles sont plus retenues, quand il se met à hurler à gorge déployée. Si si sur de l’acoustique (chassez le naturel tout ça, tout ça…). Bref, le ton est donné.

De mémoire de métalleux on avait jamais vu un groupe jouer une musique aussi direct et violente de cette manière là, mais surtout on ne l’imaginais pas une seconde. D’ailleurs je pense que le groupe non plus avant qu’on leur propose de faire ce fameux set acoustique et c’est aussi là qu’est toute la beauté de la chose, l’essence même du succès de ce concept, sur le plan musical.

Epitomize (titre d’ouverture de leur EP Eyesore) démarre sur une introduction hyper mélodique, la suite logique du premier titre mais très vite la double pédale de la jazette de Maik va entrer en scène et donner une nouvelle dimension au groupe. Bien qu’elle soit feutrée, la batterie apporte clairement de la lourdeur au morceau. Tout en appréhendant son titre de façon toute à fait nouvelle, le groupe est un peu moins dans la surenchère d’arrangements pour rester aussi direct que sur la version originale. On sent beaucoup plus nettement qu’on est face à un groupe de métal ne serait-ce que par le groove qui s’en dégage même si les relents de folk le rendent plus majestueux et parfois même vulnérable. Le final, tout en puissance est d’ailleurs explosif et hyper jouissif de par son intensité.

« Il est des sons qui vous caressent l’âme »

Puis vient le tour de End’s eve. Titre instrumental et interlude sur leur second album Ecce Lex, dans sa version originale. C’est peut être un des seul titre dont la présence sur ce disque acoustique n’est pas surprenante. Car en effet, c’est aussi une des très rares chanson de Nostromo en son clair même en électrique. Cela dit, ce titre à lui seul résume parfaitement le leitmotiv d’Hysteron / Proteron. Le groupe se réapproprie intégralement sa musique, la développe et va la faire s’envoler pour tutoyer le divin. D’une base qui sonne à mi chemin entre indie rock acoustique et folk, Jérôme (le guitariste) va lui greffer avec virtuosité un solo hyper progressif et magistrale qui va durer plus de la moitié du titre, flirtant avec le jazz manouche, comportant des pointes de bossa nova et un peu de jeu classique à proprement dit. Un de ces solos qu’on rêverait d’entendre plus souvent tant il est malicieux, mélodieux et bien amené. Enfin un solo intelligent qui sert la musique plus que l’ego du guitariste contrairement à tous ces branleurs de manche qui ne jurent que par le sweeping et le taping (Yngwie si tu m’entends…). Ce solo amène encore plus de mélancolie au titre qui était déjà une petite bombe de ressentis et va le faire exploser d’émotion. On sent un musicien à fleur de peau qui n’a rien à prouver mais beaucoup à donner. Il est des sons qui vous caressent l’âme, qui exacerbent vos sentiments à un instant T et qui sont nécessaires à votre équilibre, End’s eve est de cette trempe là.

 

C’est aussi une manière judicieuse de faire respirer la tracklist du disque puisque c’est une chanson instrumentale et qu’elle est un poil plus épurée que les autres. Surtout qu’elle précède Sunset Motel, un titre sans concession dans sa version originale, au riff d’intro évoquant un Deftones dans tout ce qu’il avait de plus sauvage et noir. La version acoustique s’avérera être le morceau le plus fidèle à son original en terme d’interprétation et aussi le titre le plus intense de la galette pour ce qui est du chant, avec un Javier alternant encore une fois murmures habités et cris primaires a s’en arracher l’âme.
Le morceau montre la versatilité et l’agilité d’un Maik, au sommet de son art derrière ses fûts, capable de compartimenter son jeu intelligemment, navigant entre parties jazzy, plans métal, breaks rock, tout ça avec un doigté hyper fin et précis, lié avec des moments plus proches de la percussion tribale et rudimentaire que de la batterie.

« Métamorphoser un titre pour lui donner une nouvelle couleur »

Selfish blues arrive alors de façon surprenante puisque c’est la guitare qui joue la partie de charleston de la version originale. Autrement dit un plan métal en tremolo, joué sur une gratte sèche, ce qui confère tout de suite au morceau une nouvelle atmosphère. Presque une nouvelle identité. Partant du principe qu’il s’agit d’un des titres les plus rudes du groupe, figurant sur Argue (le premier album), sa présence ici n’était pas des plus évidentes sur le papier et pourtant, encore une fois, les Suisses vont l’adapter de manière à ce que le morceau devienne évident. Le groupe à l’unisson va le faire évoluer, progresser, grandir et par la même, métamorphoser un titre pour lui donner une nouvelle couleur. C’est, à n’en pas douter, la chanson qui mélange le plus de styles tout en restant dans une cohérence folle, voguant entre progressif, southern rock un peu bluesy et rock acoustique aux breaks métal improbables. La monté en puissance est virulente pour aboutir sur un final super mélodique (avec une seconde guitare en fond de mix qui prend au bide) au groove énorme, à briser des nuques, mais sera aussi bien trop court.

Et enfin la formation clôture l’enregistrement studio par Turned black qui est, avec End’s eve, une évidence sur la tracklist. Seul et unique titre a comporter de l’acoustique sur les autres disques, il ne fait figure que d’interlude sur Ecce Lex lui aussi, là où sur Proteron il prendra toute sa splendeur. c’est grosso modo la même démarche que sur End’s eve : partir du thème original et le faire s’envoler pour emmener l’auditeur très loin en lui faisant oublier qu’il écoute un groupe de musique extrême. De la même manière que la plus part des groupes de post rock actuelles, Nostromo va travailler sur la superposition de couches pour créer la progression mélodique du titre jusqu’à un final fidèle à l’original sauf qu’il sera joué intégralement en acoustique alors que sur Ecce Lex, l’explosion se veut métallique, emplie de distorsion sur les guitares avec une voix certes hurlée mais très en retrait. Le groupe démarre avec le fade in le plus progressif de l’histoire, amenant la guitare en douceur, comme pour livrer un bout de lui-même en secret à son auditoire. Les notes les plus hautes deviennent presque piquantes de véracité, comme libérées après avoir été profondément enfouie pour finalement exploser à l’unisson avec la rythmique précise et infatigable.

nostromo-jaja
« Jaja pas content! »

Le titre, comme le reste des morceaux de cet album acoustique auront aussi pour force de révéler au publique la voix forte et parfois hargneuse de Javier. Paradoxal vu le contexte mais le fait est que le groupe a toujours pris le parti de placer la voix au fond de ses mixes, ce qui sera une partie de son identité et lui conférera un aspect presque mystérieux. Or là le choix est tout autre puisque le chant, en dehors des morceaux instrumentaux bien évidemment, va avoir une place prépondérante qu’il soit hurlé ou chuchoté.
D’ailleurs au delà du chant, on peut dire que le travail sur la production de ce disque est brillant. Au propre comme au figuré. Tout est bien balancé, l’équilibre ne faibli à aucun instant, le son est cristallin et permet une superbe lecture des titres. Ce qui était nécessaire pour que le groupe amène ce projet à bien, finisse de se transcender lui-même et qu’il sublime ses titres comme il se doit.

Majestueux et classieux, c’est une évidence mais au delà du raffinement, la formation helvète n’a, pour autant, rien perdu de l’humour presque décalé qu’on lui connaissait (déjà, du grindcore joué sur une guitare rose bonbon par un gratteux qui headbang fièrement dans son tee-shirt aux couleurs du drapeau Suisse, vous m’excuserez du peu mais moi ça me fait rire), en témoigne ce petit « merde » caché à la fin d’End’s eve (tendez l’oreille ou arrêtez la branlette).

Bref, tout ça pour dire que ce disque n’a peut être pas vendu autant de copies qu’un unplugged de Nirvana (et c’est bien dommage) mais il n’en est pas moins culte pour autant. Et même si le groupe n’est plus à présent, ça ne vous empêche pas de (re)découvrir leur musique à retardement et particulièrement cet O.V.N.I musical de toute beauté qu’est Hysteron / Proteron.
Pour ceux que ca intéresse, sachez que depuis la fin de Nostromo, Jérôme (guitare) officie dans Mumakil (vrai groupe de grindcore technique ultra bourin pour le coup), Javier fait des vocalises dans Elizabeth (hardcore arraché pour fans de Botch), Lad (le bassiste) est devenu producteur de musique électronique ; quand à Maik, il joue dans Ostap Bender (qui est probablement le groupe le moins en lien avec ce que faisait Nostromo et pourtant le plus proche d’Hysteron Proteron). Tout ca est très différent de ce qu’ils faisaient tous ensemble et particulièrement moins ouaté que leur effort acoustique mais foutrement intéressant malgré tout. Voyez donc par vous même…

Adripix Écrit par :

Né à la fin des années 80 à Lyon. Musicien et rédacteur amateur installé à Nice, passionné par les arts de manière générale et particulièrement boulimique lorsqu'il s'agit de musique.

2 Comments

  1. Adripix
    20 mars 2016
    Reply

    effectivement je savais que Nostromo n’était pas trop ta tasse de thé mais du coup je pensais que l’acoustique faisait aussi parti du lot. Cool que ça te parle et grave pour ta guitare. Si je choppe un cajon ou une percu’ X ou Y faudrait se faire un jam de bras cassés de la musique 🙂

  2. Tac
    18 mars 2016
    Reply

    Jamais été vraiment fan de Nostromo comme tu le sais, mais l’album acoustique m’a toujours bien plus (mon côté gitan qui sait?), Une raison supplémentaire pour me dire qu’il faudrait que je répare ma guitare…

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